[Dossier] Chat et Kaibyo eiga
Catégorie : DossiersNeko signifie chat en japonais, terme qui vient ethymologiquement du bruit du chat, në, et le suffixe ko, se rapportant à quelque chose de mignon. Où que vous soyez au Japon, vous croiserez des chats par dizaines. En effet le chat est un animal indisociable de la culture japonaise. Venus de Chine, on ne connait pas précisement la période d’importation des chats sur le territoire japonais. Le premier texte mentionnant un chat, noir, date de 884 et fut écrit par l’Empereur Uda lui meme. A n’en pas douter l’arrivée des premiers chats date de plusieures dizaines d’années avant cela, motivée par une raison réligieuse. On pense en effet que les premiers chats furent introduits en meme temps que le bouddhisme, et que leur fonction premiere était alors de protéger les saints écrits des Temples des rongeurs béliqueux. Près d’un siècle après les écrits de l’Empereur Uda, les chats étaient répandus dans tout le Japon, et de plus en plus de peintures et écrits font mention de l’animal. Puis avec la fermeture des frontières du Japon pendant plus de deux siècles, une race typiquement japonaise apparue, sa spécificité étant une queue courte. Avec la fin de l’autarcie, de nouveaux chats furent introduits au Japon, mais la race à la queue courte reste aujourd’hui encore présente, et est considérée comme une race spécifique, simplement nommée chat japonais.
Mais ce qui fait du chat un élément important de la culture japonaise, ce n’est pas tant cette race qu’une statuette de porcelaine. Nommée Maneki Neko, cette statuette est un chat porte bonheur. Comme son nom japonais l’indique le Maneki Neko est le chat qui invite (en effet maneki vient du verbe maneku, signifiant inviter). Le chat qui invite à la bonne fortune, pécuniaire ou non, quand sa patte droite est levée, ou qui invite le client ou une personne quand la patte gauche est levée. On retrouve donc ce porte bonheur dans la majorité des magasins, et meme des domiciles japonais. Mais tout comme pour l’introduction des chats au Japon, l’origine des maneki neko est sujette à différentes légendes, dont trois peuvent être considérées comme “réalistes”.
Comme on peut le constater sur la photo de maneki neko, ce dernier a la position d’un chat qui se lave la patte. Et la premiere des légendes se base sur une croyance populaire, mondialement répandue, selon laquelle un chat qui se lave la patte annonce la pluie. Et, pour un marchand, la pluie soudaine signifie un afflut de clients se protégeant du mauvais temps.
La seconde légende veut que, pendant une tempete, un samourai passant devant un temple, croisa le chat de celui ci. Ce dernier leva alors la patte en guise de salut. Le samourai s’approcha alors, et la foudre tomba exactement à l’endroit où il se trouvait précedemment. La samourai décida alors de remercier le Temple pour cette bonne fortune, et à la mort du chat la première statuette de maneki neko fut érigée.
La troisième explication sur l’origine des maneki neko trouve son origine dans les quartier des plaisirs. En effet avec l’occidentalisation rapide du Japon pendant la restauration de l’ere Meiji (1866-1869), la plupart des talismans pahliques que l’on trouvaient à l’entrée des maisons closes ou de geishas (ne pas confondre prostituées et geisha, mais ce sera le sujet d’un article prochan) furent interdits, et remplacés par un maneki neko.
D’ailleurs un des termes désignant, au Japon, une geisha n’est autre que Neko. Mais là où le chat s’écrit avec les idéogrammes de l’animal, de la rizière et du brin d’herbe, la Geisha Neko s’écrit avec ceux du sommeil et de l’homme. Ce rapprochement entre la geisha et le chat est sujet à cautions. Est il du justement aux maneki neko qui les geishas mettaient à l’entrée de leurs Okiya ? Ou alors est ce du à l’instrument de prédilection de ces femmes d’arts : le shamisen ? En effet de la peau de chat est traditionnellement tendue sur la caisse de resonnance de l’instrument, tandis que les boyaux servaient aux luthiers à la fabrication des cordes.
C’est en se basant sur cet art de fabrication que commence le film Le Mystère du Shamisen Hanté (Kaibyo Nazo no shamisen), de USHIHARA Kiyohiko en 1937. L’histoire raconte donc comment un chat dépecé revient hanter le luthier responsable de sa mort, avec dans le role titre du fantome vengeur la divine SUZUKI Sumiko, icone du cinéma des années 20 à 50, connue pour etre la première actrice à jouer des roles de femmes fantomes et bien sur de chats vengeurs.
En effet un des sous genres réputé du kaidan eiga (film de fantome japonais) est le kaibyo eiga, films dont l’histoire peut souvent se résumer ainsi : un chat boit le sang de ses maitres assassinés, et en absorbant les rancoeurs de ces derniers il devient un monstre faisant tout pour les venger. Cette légende est plutot ancienne dans l’imaginaire japonais, et on peut facilement remonter jusqu’au milieu des années 1800 avec la pièce de kabuki Hana Saga neko mata zoshi (La légende du chat démon de la ville fleurie de Saga). Ecrit par SEGAWA Joko III, la pièce prend naissance dans un fait réel où deux personnes furent exécutés car jugés comme amants et adultères, auquel fut rajouté un élément surnaturelle en la présence d’un chat démon. Adapté au cinéma dès les premieres années du 20ème siècle, et on retrouve beaucoup de films basés sur la légende du chat démon de Saga comme Kaibyo Saga no Yosakura (Chat démon et fleurs de cérisiers à Saga), 1930, de NAGAO Shiroku, ou Saga kaibyo den (La légende du chat démon de Saga), 1931, film de SHIGERU Mokudo avec SUZUKI Sumiko, ou bien Kaidan Saga Yashiki (Le fantome du manoir de Saga), 1953, de ARAI Ryohei.
Ce dernier est un maitre oublié du kaibyo eiga, qui a pourtant oeuvré pour le meilleur du genre, avec entre autres Shibijin Yashiki (Le manoir de la mort), 1954, dans lequel on retrouve la seconde figure féminine majeure du genre, IRIE Takako, qui officia tout comme SUZUKI dans des films basés sur la quasi totalité des legéndes se rapportant aux chats démons. Car finalement le genre kaibyo eiga se base, à l’instar de nombreux films d’époque japonais et qui plus est les kaidan eiga, sur des pièces de kabuki, elles memes nées de légendes diverses. On peut donc classer les kaibyo eiga selon leur histoire. Il y a bien sur ceux basés sur la légende des amants de Saga, comme précédemment exposés, mais aussi par exemple la légende d’Arima, ou bien celle d’Okazaki. Autant de légendes trouvant leur naissance dans des endroits différents du territoire japonais mais dont la finalité est plus ou moins la meme, un chat démon vengeant son maitre (le plus souvent sa maitresse). Par souci d’équité entre ces différents films, et puisque jusqu’alors seuls ceux basés sur la légende de Saga ont été cités, voici quelques titres de films basés sur la légende d’Arima : Kaibyo arima goten (le chat démon d’Arima), 1953, de ARAI, quasi remake de Kaidan Arima neko (Le chat fantome d’Arima), 1937, de SHIGERU avec encore SUZUKI . Plus légère la légende d’Okazaki est basée sur un passage presque comique d’un livre et bien sur d’une pièce de kabuki de 1827. Se déroulant dans le Temple d’Okazaki on y suit encore une fois une chat démon qui hante le lieu. Ces films ont majoritairement été tournées dans la période muette du cinéma japonais, dont un réalisé par un des pionniers du cinéma japonais, MAKINO Shozo, en 1914. Malheureusement tous les films précédemment cités sont de vieux films devenus rares ou meme impossibles à voir, quand ils n’ont pas tout simplement disparus. Il vaut donc mieux donner quelques références plus facilement trouvables.
Commencons donc par un film de MISUMI Kenji, plus connu pour ses films de sabres, qui en 1958 réalise Kaibyo noroi no kabe, avec dans le role titre le tout jeune KATSU Shintaro. Le fil raconte l’enquete d’un jeune homme venu à la cour pour connaitre les raisons de la mise à mort de sa jeune soeur, emmurée vivante avec chat apres les intrigues de quelques courtisanes. Du coté de NAKAGAWA Nobuo, grand maitre du kaidan eiga auquel il apportera beacoup, il faut sans hésiter voir Borei kaibyo yashiki (Le manoir du chat fantome), 1958. Le docteur Kuzumi revient dans sa ville natale, cherchant un endroit où installer sa femme tuberculeuse. Il alors ouvre son etablissement médical dans un vieux manoir qui a la réputation d’etre hanté. Après avoir apperçu une étrange vieille femme qui s’en prend à lui, le docteur va alors consulter le pretre du village. Ce dernier lui raconte alors l’histoire du Lord Shogen. Bien que classique sur le fond, kaibyo eiga oblige, Le manoir du chat fantome etonne par son audace formelle placant le film sur une double temporalité : celle du médecin et celle du Lord. Mais NAKAGAWA ose prendre à contre pied et filme en N&B pour la partie contemporaine et en couleur pour le flash back. Et c’est dans cette utilisation de couleurs flamboyantes que le film prend toute sa dimension avec une montée en puissance rare, des audaces visuelles comme des incrustations et un chat fantome à la gestuelle kabuki. Bien sur une partie du film sent le formatage studio, mais la patte du réalisateur est bien assez présente pour faire de ce film un monument incontournable du genre, scénarisé par un certain ISHIKAWA Yoshihiro, qui deux ans plus tard en reprendra la trame pour réaliser Kaibyo Otama ga ike (Le chat fantome de l’étang d’Otama), 1960.Un couple est perdu dans la montage et se réfugie dans une maison en ruine. Alors que la femme est prise d’hallucinations, le mari rencontre un pretre qui lui parle d’une ancienne malediction pouvant avoir un rapport avec le mal de sa femme. Encore une fois l’histoire se revele classique, mais le film vaut surtout pour le travail et le soin apporté à l’éclairage et quelques moments de bravoure visuelle. ISHIKAWA n’est certes pas un mauvais réalisateur, il remplit plus qu’honorablement le contrat, mais son film manque cependant d’envergure. C’est pourtant un des must see de l’époque.
Autre grand réalisateur s’étant attaqué au genre, le prolifique et incataloguable SHINDO Kaneto tourne en 1968 Kuroneko (le chat noir). Pouvant etre vu comme une variation sur un de ses chefs d’oeuvre, Onibaba, Kuroneko etonne cepedant dans son traitement de l’histoire. SHINDO n’est pas un auteur à se contenter d’histoires maintes fois redites et, avec Kuroneko, il retravaille le kaibyo eiga et le theme de la vengeance. Violées puis tuées par un groupe de samourais, une femme et sa belle fille renaissent sous la forme de chats démons dont le but est de tuer tous les samourais qu’elles croiseront. Que se passe t’il alors quand un des samourai est le mari de la jeune femme, et donc le fils de la femme ? Cruel dilemme intérieur alors porté par une simple question tragique : la vengeance sera t’elle plus forte que l’amour ? les deux réponses seront apportées dans ce superbe film où la psychologie des personnages compte autant que le soin plastique apporté à la mise en scène. Peut etre moins cru et vif qu’Onibaba, Kuroneko est pourtant un film sensuel et envoutant qui ne manque pas, une fois encore chez SHINDO, d’écorgner la figure du samourai. Un immanquable, tout comme l’est dans un genre totalement différent Kaidan Nobori Ryu (Blind Woman’s Curse), 1970, de ISHII Teruo. Film patchwork, melting pot incroyable des genres les plus divers, Blind Woman’s Curse est à l’image de son réalisateur, débordant d’idées. Alors qu’elle séjourne en prison Tachibana Akemi, chef de gang yakuza où tous les membres femmes ont sur le corps une partie d’une meme tatouage figurant un dragon, raconte les meurtres étranges et violents qui ont décimés son groupe, les victimes se faisant scalper le tatouage, quelques temps apres un combat où une femme est accidentellement rendue aveugle. Mélange de chambara, yakuza eiga et kaidan eiga, Blind Woman’s Curse commence comme un kaibyo eiga pour dégénérer en quelque chose d’inclassable fait de fantomes, chat noirs, lanceur de couteau, bossu nécrophile, femme zoophile. Un mélange dont seul ISHII avait le secret, et où on y retrouve certaines de ses thématiques phares comme la difformité. Bien sur Blind Woman’s Curse ne peut réellement etre classé comme kaibyo eiga, il est plus que cela. Il est un genre à lui tout seul, dans lequel surnage la divine et iconique KAJI Meiko, et dans lequel le duel final suréaliste et crépusculaire au son de la voix de cette derniere ne peut laisser insensible. Bien sur on pourrait continuer encore longtemps sur la thématique du kaibyo eiga et meme du chat en général dans l’imaginaire japonais (son coté malicieux, souvent repris en animation), mais le présent article devait se suffir à lui meme pour la découverte d’un genre typique du cinéma japonais.
NdR : cet article a initialement été publié en 2006 dans les balbutiements de la premiere version de nihon-eiga, quand le blog se cherchait encore. Il est donc incomplet, peut etre inexact sur certains aspects. Il est dans tous les cas en dessous du critere de qualité de ce que nihon-eiga se résoudrait à publier aujourd’hui. Le theme étant pourtant interessant, l’article est quand meme publié, avec une deux retouches partielles. Il se peut qu’il soit totalement mis à jour dans un futur proche.
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