I wanna drive you insane [ISHIBASHI Yoshimasa, 1998]

Catégorie : Films

Régulièrement diffusé dans de multiples festivals aux quatre coins du globe, I wanna drive you insane traine derrière lui une sacrée bonne réputation toute autant due au film lui-même qu’à son réalisateur. En effet, ISHIBASHI Yoshimasa est l’homme derrière un des show tv les plus incisifs de la dernière décennie : Vermilion Pleasure Night, dans lequel étaient diffusé les cultissimes séries The Fuccon Family, Midnight Cooking ou One Point English Lesson, ayant marqué leur époque par un second degré et un sens de la parodie appuyant là où ça fait mal. Et les prémices étaient déjà bien visibles dans son premier long métrage.

Un homme loupe le dernier bus. Au moment où il s’apprête à rejoindre son domicile à pied, malgré la distance, une étrange prostituée l’informe de la présence d’une gare à quelques minutes de là. Tout d’abord hésitant, car il n’avait jamais entendu parler de cette gare, l’homme décide cependant de s’y rendre et prend le train. Une jeune femme quasi nues et aux seins percés s’assoie en face de lui et lui fait des propositions indécentes, avant de se lancer dans une danse torride. Refusant les avances, l’homme est jeté hors du train par le contrôleur et est pris en stop par une camionneuse complétement saoule.

Formé aux arts plastiques, Ishibashi est surtout un artiste multi-casquettes qui évolue sur la scène d’art contemporain de Kyoto depuis les années 90. Et on retrouve énormément de ce passif dans I wanna drive you insane (IWDYI pour aller plus vite dans la suite de l’article). Divisé en sketchs, conservant chacun une unité de lieu, le film fait en fait penser à un patchwork d’happening mis bout à bout via une mince fil conducteur. Mais les ruptures sont plutôt brutales entre chacun d’entre eux, majoritairement à cause des changements brusques d’ambiance et d’approche stylistique. En effet chaque rencontre a une couleur propre et au fur et à mesure des mésaventures du personnages principal, on croise aussi bien une yurei inquiétante qu’une femme fatale, un couple SM, des infirmières dansantes. Le vrai fil conducteur n’est donc pas scénaristique, et est à chercher dans les thématiques propres au réalisateur : la musique et l’absurde tendance grotesque. La suite de sa carrière le prouvera, mais Ishibashi base énormément son travail sur la musique, la rythmique. Il n’est donc étonnant de constater que les passages réellement marquants de IWDYI sont des passages typés cabaret, l’un très sexuel et le second très « musical (prononcez à l’anglaise). Difficile de ne pas penser à ces moments à des films de la période fin 60’s – 70’s avec une approche pop décomplexée. D’ailleurs, Ishibashi fait en sorte que les chansons sonnent comme des standards de ces années-là afin d’accentuer le parti pris. Le message politique mis à part, le rapprochement avec Terayama serait presque évident, même si l’approche formaliste est totalement à l’opposé. Ishibashi livre un film en noir & blanc ultra stylisé, magnifiquement photographié, dont le cadrage est clairement pensé et travaillé amont comme le ferait un Lynch par exemple, avec qui Ishibashi partage ici une ambiance glaçante, onirique et surealiste. Plaçant souvent sa caméra au plus proche des visages, le réalisateur ouvre cependant son cadre en plan large pour magnifier les performances artistiques comme les danses. Et c’est compréhensible car le film peut aussi être vu comme une compilation de performances de divers artistes de Kyoto. ISHIBASHI s’est en effet entouré de ses amis au premier lieu desquels sa troupe Kyupi-Kyupi (1) – formée en 1996 et avec qui il fait des spectacles multi-média à Kyoto et qui est inséparable de toutes les créations signées Ishibashi – dont les 3 autres membres se partagent quelques roles ou des postes dans le staff. Mais on retrouve aussi d’autres artistes de la scène indé contemporaine comme SUNAYAMA Noriko (2), danseuse / chanteuse / chorégraphe / activiste féministe & fétichiste issue du collectif Dumb Type. Un autre de ses collectifs, les OK Girls (3), est aussi présent. Les connaisseurs de la scène d’art contemporain du Kansai reconnaitront surement, à n’en pas douter, d’autres artistes connus, mais il est important de noter que ce who’s who ne prend jamais les devants et s’efface complétement dans le projet qui malgré son manque de substance liante livre finalement une jolie parabole sur le monde du travail des salaryman, le Insane du titre ressemblant finalement à un certain burn out vu sous le prisme de l’absube et du second degré.

Intriguant, magnifique, absurde, I wanna drive you insane est une jolie preuve de la créativité d’une jeune artiste qui explosera rapidement par la suite, mais aussi d’une certaine scène contemporaine du Kansai. Dommage que tout ceci soit décousu et un peu trop long avec une avant dernière scène s’étirant plus que de raison. Un coup de cœur, quand même.

Film vu dans le cadre du cycle Kansai : l’autre cinéma japonais à la MCJP

NDR : Le film étant une bonne excuse pour parfaire sa culture sur la scène d’art contemporain de kyoto dans les 90′s, voici un petit tour d’horizon sur quelque artistes ayant participés à I wanna drive you insane.

(1) Kyupi-Kyupi : Fondé en 1996, KYUPI KYUPI est constitué de quatre membres : Koichi EMURA, graphiste et créateur de dessins animés, Mazuka KIMURA, sculpteur et concepteur d’images en 3D, Mami WAKESHIMA, chanteuse et styliste. Le leader Yoshimasa ISHIBASHI est réalisateur et vidéaste. – Son film, ” Kuruwasetaino (I Wanna Drive you Insane) “, a été montré dans de nombreux festivals à travers le monde et a reçu le Japan New Film Director’s Award en 1999. Ce groupe très populaire s’est fait connaître grâce à des vidéos et des performances mêlant images réelles et images numériques retravaillées par ordinateur. Les membres de KYUPI KYUPI créent leurs costumes et la musique de leurs œuvres. Ils forment également une véritable entreprise culturelle, publiant des magazines, des livres illustrés, des disques et des DVD. KYUPI KYUPI souhaite renouveler l’esthétique populaire en s’inspirant de nombreux champs culturels : la science fiction, la culture pop, les mangas, le graphisme, Walt Disney, les Monthy Python, le cabaret, jusqu’au théâtre traditionnel japonais. Marqués par les divertissements et les séries télévisées des années 60 et 70, ils affectionnent leurs couleurs vives, la musique entraînante et leur côté kitsch jusqu’au délire. Le groupe vient de la région de Kansaï (région du Japon dont les deux pôles sont les villes de Kyoto et Osaka) connue pour ses lieux de spectacles, de divertissement, de variétés et ses ” comics shows “, notamment au théâtre Yoshimoto, avec lequel travaille Yoshimasa Ishibashi. La scène d’art contemporain de cette région est devenue particulièrement active à partir de la fin des années 80 avec Yasumasa Morimura et Dumb Type. Le groupe est devenu célèbre grâce à ses vidéos et ses performances comportant des chansons, des costumes avec des têtes de poissons, des danseuses et des instruments japonais traditionnels. Ils parodient et s’approprient les clichés culturels et absorbent la culture populaire des mass-médias, les traduisant souvent en spectacles et installations chaotiques et hilarants. Leur expression artistique est une tentative d’abolir les frontières entre les genres du vidéo-art et de la performance et de s’exprimer dans toutes les disciplines par une démarche que l’on peut comparer au remix. Néo-dadaïstes, vivement rythmé et jouant sur le ridicule, leur travail peut être vu comme une vision du théâtre de l’absurde du 21è siècle. Le nom de KYUPI KYUPI exprime bien l’esprit du groupe : c’est un mot qui stimule nos sens mais dont la sonorité n’a pas de sens défini. ” Nous n’avons surtout aucun message à faire passer et refusons de réfléchir au sens ” logique ” de nos sketchs ” disent-ils. ” Nous créons, nous nous faisons plaisir avec des sensations. Les mots ne sont pas importants, ce qui compte, c’est d’éprouver des émotions avec nos cinq sens. Voir avec les oreilles, entendre avec la langue, humer avec les yeux, toucher avec le nez, goûter avec les mains, et vice-versa bien sûr. ” (tiré de la présentation qui leur était consacrée pour leurs spectacles au Palais de Tokyo, Paris)

(2) SUNAYAMA Noriko : Noriko sunayama très tôt, bien avant de faire partie du groupe ‘dumb type’ avec lequel elle se produit désormais sur les scènes du monde entier, a suivi une formation de danse classique. Depuis une dizaine d’années, période qui coïncide avec sa venue au sein du collectif, elle pratique une expression artistique qui échappe à toute classification, souvent réductrice, mais que la langue anglaise permet d’appeler performance. Que ce soit en solo, avec les ‘dumb type’ ou en compagnie de ses copines ‘ok girls’, cette jeune japonaise place le statut de la femme dans la société au premier plan de sa réflexion artistique. Certains amateurs d’art gardent peut- être encore en mémoire l’image de cette princesse vêtue d’une imposante robe de velours écarlate qui invitait le public à venir se blottir sous ses jupons. Partant d’un constat qui évoque la fragilité des femmes face aux agressions physiques quotidiennes, ‘un monde parfumé’, nom de cette invitation, s’affichait avant tout comme un fantasme féminin sur la condition du putois, petit animal apparemment inoffensif, capable de repousser des attaques physiques par la simple sécrétion d’une odeur pestilentielle. ‘a la violence, opposer des gaz toxiques, à l’amour un parfum de lavande’, déclarait alors la féministe nouvelle tendance. Haute comme trois pommes, chaussée de ‘ babies ‘ à semelles rehaussées façon minnie, attifée de fripes chinées au gré des voyages, noriko sunayama sillonne kyoto, jour et nuit, été comme hiver, sur sa moto. ‘performeuse’ le jour, noriko endosse, la nuit venue, la panoplie d’une geisha des temps modernes. Se refusant à employer la dénomination de ‘ prostituée ‘, elle préfère clamer haut et fort qu’elle est une sex-worker. Initiée aux pratiques des rites sexuels fétichistes lors d’un séjour en suède, noriko a vite troqué les petits boulots alimentaires pour le rôle d’animatrice hors-pair des clubs spécialisés du kansai. Là encore, la jeune femme envisage pleinement ce travail comme une forme d’engagement social qu’elle ne dissocie pas de son mode de vie. Fière de son rôle d’éducatrice un peu particulière, elle n’est guère gênée d’éprouver du plaisir grâce à cette activité hors norme. Plutôt que de devenir le simple objet d’un fantasme, telle une lycéenne japonaise aux yeux d’un otaku, elle préfère se placer directement en état de domination. La seule critique que l’on pourrait lui adresser, et c’est pourtant l’un de ses charmes : la légère tendance à la frivolité. En effet, noriko sunayama préfère passer aux actes dans l’espoir d’un bonheur immédiat plutôt que de chercher une conceptualisation à tout crin. (tiré de Jalouse n°15 consacré Japon > oui je sais, c’est la honte !)

(3) OK Girls : Ok girls l’aventure commune de ces trois nanas commence en 1993 lors d’un après-midi de shopping dans les rues de madrid, entre deux représentations du groupe ‘dumb type’. Noriko sunayama, mami tanaka et misako yabushi sont en effet membres du collectif d’artistes issu de kyoto et s’occupent principalement de la chorégraphie des spectacles du groupe. Toujours à la recherche d’un nouvel accessoire vestimentaire, le trio tombe béat d’admiration devant un vulgaire maillot de bain une pièce fuchsia qui porte l’inscription ok. Il n’en faut pas plus pour que les trois copines se l’approprient et en fassent leur costume de scène générique. Les ‘ok girls’ sont nées et se lancent alors dans une incroyable carrière de féministes nouvelle formule. On connaissait déjà les ‘james bond’s girls’ pour leur audace à toute épreuve ou, dans le domaine des arts, les ‘guérilla girls’ pour leurs prises en otage de certains directeurs de musée trop sectaires. Les ‘ok girls’, quant à elles, nous plongent dans un tout autre registre. Ni guerrières, ni moralistes, elles préfèrent de loin utiliser l’arme de la dérision pour assumer leur rôle de femmes dans un pays aux us et coutumes plutôt machistes. Leurs terrains d’intervention favoris : les boîtes de nuit des grandes villes, des événements nationaux comme les déplacements officiels de la princesse héritière masako, les manifestations de soutien pour la lutte contre le sida. Prônant souvent un look drag queen, elles se mettent en scène dans des spectacles où elles interprètent ‘barcelona’ de freddy mercury et monserrat caballe et pastichent les rolling stones avec le tube ‘i can’t get no satisfaction’. Les jeunes femmes en profitent pour distribuer au public des documents et des objets en tout genre. Des culottes à leur effigie – se moquant des collectionneurs fétichistes – aux cartes postales qui les mettent en scène dans le plus simple appareil, voire dans des positions suggestives, elles défient la bonne morale locale franchement hypocrite pout qui la sexualité est un sujet tabou. Comprenne qui veut mais elles ont même édicté un manifeste qui proclame ouvertement qu’elles sont ‘ok pour tout pourvu que ça aille vite’. Les ‘ok girls’ ne souhaitent toutefois pas se prendre au sérieux. Chaque intervention du trio déclenche systématiquement le fou rire de la salle qui ne sait plus bien s’il est charmé par le show grand-guignolesque ou par son côté minable pleinement assumé. Comme le montre kitano dans le film kids return, les comiques douteux agissant en groupe sont un genre très répandu dans les cabarets d’osaka. Ce n’est donc pas un hasard si ces trois jeunes femmes de la région du kansai ont décidé d’utiliser ce moyen d’expression pour faire passer leurs messages, plus ou moins explicites et acides, dans un contexte très souvent éloigné des musées et des galeries d’art. (tiré de la même source que le point précédent, mais ne m’obligez pas à le répéter)

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I Wanna Drive You Insane (狂わせたいの) aka Kuruwasetaino
1998
De ISHIBASHI Yoshimasa (石橋義正)
Avec : OKAMOTO Takashi (岡本孝司), WAKESHIMA Mami (分島麻実), SUNAYAMA Noriko (砂山典子), KIMURA Masuka (木村真束), ASHIDA Tomoko (芦田朋子), NAKANISHI Yoko (中西陽子), TANAKA Mami (田中真由美), YABUSHI Misako (薮内美佐子)

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