[Interview] YAZAKI Hitoshi

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Réalisateur peu prolifique, YAZAKI Hitoshi fait pourtant partie de ces acteurs clés d’un mouvement débuté fin 70′s dans différentes universités japonaises. Si il n’a pas percé au yeux du grand public comme d’autres réalisateurs de cette période, il reste néanmoins un maillon important d’un certain cinéma indépendant, n’hésitant pas par exemple à aider de jeunes talents. Nihon-eiga.fr a eu le privilège de le rencontrer pendant le festival Kinotayo et même si il s’est montré peu prolixe avec une forte tendance à ne pas répondre précisément aux questions et que le temps imparti était bien trop court, l’entretien arrive à éclairer sur la période charnière de fin 70 et donner un bon aperçu d’une carrière un peu particulière.

Il y a 3 ans, lors d’une édition précédente du festival Kinotayo, la réalisatrice IGUCHI Nami a dit de vous que vous lui aviez fait comprendre que réaliser des films était une façon intéressante de gâcher sa vie et perdre son temps (1). Que pensez-vous de cette affirmation ?
(…rires…)  IGUCHI Nami m’a beaucoup aidé pour la post production de Sangatsu no raion. Si, comme vous le dites, c’est l’enseignement qu’elle a tiré de notre travail commun, tant mieux mais de mon côté je n’ai rien voulu lui enseigner quoi que ce soit de particulier à ce sujet.

Pourquoi avoir choisi de travailler dans le cinéma, surtout qu’à l’époque de vos études ce secteur traversait une grave crise ?
Il est vrai qu’à l’époque les studios n’embauchaient que peu de personnes que ce soit pour la réalisation ou la production. Il y avait une vraie crise. Mais j’aimais le cinéma alors je suis entré à l’Université Nichidai (2). Je dois dire que j’ai eu beaucoup de chances car là-bas j’ai rencontré beaucoup de personnes dont NAGASAKI Shunichi et ISHII Sogo. Je pense que si je ne les avais pas rencontrés, je ne serai pas là aujourd’hui. C’est ma rencontre avec eux qui m’a permis de devenir réalisateur et faire ce que je fais aujourd’hui.

Vous avez donc fait partie du kyoeisha ? Et quel était le but de ce club ?
Le kyoeisha faisait partie d’un écosystème qui a, je pense, créé une partie du cinéma actuel. Il y avait donc le kyoeisha à Nichidai mais aussi divers autres clubs dans d’autres universités comme par exemple ceux menés par KUROSAWA Kiyoshi ou YAMAMOTO Masashi (3). C’était des regroupements d’auteurs afin de palier à la fermeture de beaucoup de studios et de lieux de tournages.

C’était donc un club purement orienté vers le cinéma, ou y avait-il un processus politique et/ou social comme c’était le cas dans la décennie précédente avec les premiers mouvements de films indépendants ?
Avec ces clubs, et particulièrement le kyoeisha dont je faisais partie, il y avait une vraie volonté de faire non pas des films expérimentaux mais des films avec une vraie histoire dramatique, sans arrière-pensée politique. Nous voulions faire du cinéma.

Quelle a été la reconnaissance de ces mouvements et des films ?
C’est dur à dire, mais plusieurs films ont été accueillis dans divers festivals, même à l’étranger, et au Japon les grand studios n’ont pas pu faire abstraction de ces mouvements de jeunes réalisateurs et auteurs.

D’ailleurs ISHII Sogo, entre autres, s’est rapidement fait récupérer par les studios.
Intégrer la Nikkatsu quand on est étudiant, c’est dans un sens quelque chose d’extraordinaire. Mais d’un autre coté c’est aussi une preuve de la faiblesse du Studio et ce n’est pas un signe de bonne santé pour ce dernier. Et pour ce qui est de la qualité des films ainsi produits, ce n’est pas à moi de le dire (…réflexion…) Mais pour revenir sur ce que je disais avant, je parlais d’écosystème, de mouvement, nous étions un groupe assez soudé avec une bonne entente et nous occupions divers postes en nous entraidant. Quand l’un écrivait un scénario, d’autres s’occupaient par exemple de la faire lire à des réalisateurs.

Oui, vous avez par exemple travaillé en tant qu’assistant réalisateur pour Nagasaki qui a ensuite produit votre premier film Kaze tachi no gogo (4). Pouvez nous parler de ce film ?
Ce film est basé sur un scénario écrit en commun avec Nagasaki et réalisé avec divers membres du club de cinéma. Comme je le disais, nous étions un groupe et nous inversions les rôles. Un jour j’étais scénariste, l’autre je réalisais. Mais je dois que Nagasaki était très rapide dans ces diverses taches. Il a réalisé 5 films dans cette période, là où moi je n’en ai fait que deux.

Votre filmographie ne parle pas de cet autre film tourné au sein du kyoeisha. Pouvez-vous en dire plus ?
C’était un film tourné en 8mm. Rien d’important.

Comment diffusiez-vous les films ? Un festival comme le PIA Film Festival a-t-il eu un véritable apport ?
Oui le PIA Film Festival a fait un vrai travail pour aider les jeunes réalisateurs et faire connaitre leurs films. Un certain nombre d’entre eux a pu se faire connaitre par ce biais. Mais d’un autre coté nous avons aussi eu de la chance d’avoir une salle qui a nous a supporté et diffusé nos films. Ce qui fait que notre groupe était en mesure de montrer ses films sans faire appel aux festivals. On en a profité et finalement beaucoup de nos réalisations n’ont pas été présentés dans ce circuit.

Entre votre second film et la réalisation de Sangatsu no raion, vous avez fait un break de plus de 10 ans.
C’est un point dont on me parle souvent. Pendant ces 10 ans j’ai fait un travail sans relation avec ce que je faisais avant. Je n’avais plus envie d’aider les autres, et j’ai pensé à moi durant cette période. On peut dire que j’ai vendu mon temps au lieu de faire du cinéma. J’ai donc fait plusieurs jobs à cette époque. Par exemple j’ai alimenté des distributeurs automatiques en jus de fruit. Mais j’ai surtout travaillé en tant que jardinier, dans la conception. Si je n’avais pas été cinéaste, j’aurai fait ce métier toute ma vie. Et je dois dire que j’ai tiré beaucoup d’enseignements de ce travail. Dans un jardin japonais quand vous avez une pierre, environ 80% de cette pierre n’est pas visible. Et on se demande souvent pourquoi. Le jardinier sous la direction duquel je travaillais m’a alors expliqué que les 20% montrés donnent à imaginer une pierre encore plus grande. Et cela m’a servi dans mon travail de cinéaste. J’ai appris que ne pas montrer était finalement plus important que montrer.

Vous n’avez pas rencontré de difficultés à revenir après 10 ans d’absence dans le cinéma ?
C’est vrai que c’est difficile, mais j’avais la volonté de faire ce film. Revenir dans le cinéma, ce n’est pas comme revenir dans une entreprise. J’étais indépendant. Et surtout je n’étais pas pressé. Pour ce film, Sangatsu no raion, le plus important pour moi lors du tournage c’était la lumière et comme je n’avais pas d’impératif de temps j’ai pu attendre que la lumière soit celle que je voulais pour mes scènes.(5)

Votre film suivant (6) est une vraie curiosité, tourné en Europe. Qu’elle en est la genèse ?
J’ai écrit le scénario à Londres quand je vivais là-bas. C’est donc une histoire écrite pour se dérouler spécifiquement dans cette ville. En fait j’ai habité à Londres pendant un an. J’y suis allé car je devais travailler avec un réalisateur qui s’appelle Derek Jarman, mais il était mort quand je suis arrivé. Je me suis dit que j’allais quand même faire un film et c’est comme ça que le projet a débuté.

Pourquoi vous être lancé dans un film de 4H, et comment avez-vous géré cette durée ?
Quand j’étais étudiant, il arrivait qu’on passe des nuits entières à regarder des films de toutes sortes, à les enchainer sans pause. Je ne comprends pas pourquoi on devrait limiter à une durée de 2 heures par exemple. Quand un spectateur regarde le film et qu’il est plongé dans l’histoire, ça n’a pas de sens que cela dure 1h30 plutôt que 2h. Un film doit durer le temps nécessaire. Maintenant pour ce film en particulier, je m’étais préparé et le film était écrit en conséquence. De plus, sur le plan du budget, tout était clair dès le départ et la durée était mentionnée dans le contrat.

Vos films parlent souvent de couples qui se déchirent, et qui ont un lourd passif de mensonges entre eux.
Je suis surpris que vous parliez de cette thématique. Personnellement je suis fasciné par le coté mystérieux et incompréhensible de l’humanité comme c’est le cas chez le réalisateur Antonioni. Alors en travaillant sur ce thème, il se peut que ce dont vous parlez soit mis en avant. Mais ce n’est pas spécifiquement voulu.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du cinéma indépendant japonais et son état aujourd’hui ?
Dans les années 80, le problème était la visibilité des films. On pouvait réaliser des films en 8mm, mais pas les diffuser, les montrer. Aujourd’hui avec une caméra numérique, cela change du tout au tout et n’importe qui a une chance de voir son film diffusé du jour au lendemain. Mais d’un autre coté je trouve que les films ainsi diffusés manquent de profondeur. On s’aperçoit que malgré cette nouvelle liberté de travail dont disposent les jeunes auteurs, ceux-ci se limitent d’eux-mêmes et font des choses formatées. C’est un peu regrettable.

On arrive malheureusement à la fin du temps imparti. Merci à vous.
Merci

 

(1) Voir interview de IGUCHI Nami chez les collègues de Sancho
(2) Nichidai, surnom de la célèbre Nihon University
(3) A cette époque Kurosawa Kiyoshi étudiait à la Rikkyo University (tout comme Aoyama et Shiota). Yamamoto Masashi quant à lui étudiait à la Meiji University.
(4) Kaze tachi no gogo (風たちの午後), 1980. Primé en 1982 au festival du film de Yokohama (un festival qui a bon gout)
(5) point qui n’est pas abordé dans le compte rendu mais a été brièvement évoqué sur le moment, mais ce retour se fait le parrainage d’une partie de l’ancien kyoeisha et de NISHIMURA Takeshi (ex coordinateur du PIA devenu producteur indépendant).
(6) Hana wo tsumu shojo to mushi wo korosu shojo (花を摘む少女と虫を殺す少女) aka The girl who picks flowers and the girl who kills insects

Interview réalisée le 26/11/11 dans le cadre du Festival Kinotayo
Merci à YAZAKI Hitoshi (矢崎仁司) pour sa disponibilité (et ses lunettes de soleil)
ainsi qu’à François Vidit pour la traduction, sans oublier Nolwenn Le Minez et Lucie Chabert pour l’organisation et l’accueil

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2 Commentaires pour [Interview] YAZAKI Hitoshi
  1. Martin says:

    il avait encore sa dégaine Blues Brother? :)
    J’ai l’impression que c’est sa seule tenue!

  2. Guillaume says:

    L’avantage c’est qu’on le reconnait tout de suite.
    Quand il a su qu’on allait le filmer pendant l’interview, il a tout de suite remis ses lunettes. Une trademark en somme !

    sur le fond de l’interview, je suis quand meme bien frustré. 45′ c’est trop court. J’ai eu ce que je voulais sur les premieres questions, mais j’ai coupé large dans les suivantes histoire de faire un panorama jusqu’à ces films “inconnus”.
    Et j’aime bien sa réponse sur la production indépendante. Mise en corrélation avec celle d’Hanawa, ça a de quoi faire peur (si Tomita vient à Deauville – ou NC – pour Saudade, ça peut faire une parfait complément)

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