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Cinéma au soleil levant

La femme des sables [TESHIGAHARA Hiroshi, 1964]

 

TESHIGAHARA Hiroshi n’est pas le réalisateur japonais le plus facile d’accès. Ayant commencé sa carrière comme réalisateur de documentaires, et la finissant comme Maître d’Ikebana (l’art floral japonais) en succession de son père, TESHIGAHARA Hiroshi est clairement un artiste à part dont la courte filmographie est majoritairement reliée à un auteur, ABE Kobo, romancier célèbre dont le style entre fantasmagorie et sociologie le rapproche d’un auteur comme Kafka. Rares d’ailleurs sont les collaborations aussi fusionnelles que celles de TESHIGAHARA et ABE Kobo, dans lesquelles l’abstraction des mots d’un auteur trouve sa pleine mesure dans la mise en scène d’un réalisateur. Un accord si parfait qu’il sera reconduit le temps de 4 films, dont La Femme des Sables est le second opus, avec pour lien commun la quête d’identité.

Un homme marche dans le désert. Il observe les insectes, les photographie, les ramasse. S’étant arrêté pour se reposer, il est accosté par trois villageois qui lui proposent de passer la nuit dans leur village. L’homme est escorté jusqu’à une fosse au fond de laquelle une femme l’accueille et lui offre repas et couche. Pendant la nuit, la femme sort et ramasse le sable qui s’écoule des parois. Au petit matin, l’échelle de corde a disparu et l’homme se rend compte qu’il a été fait prisonnier.

Plongée vertigineuse dans le parcours inconscient d’un homme, Suna no onna est un film exigeant dont le narratif tout autant que le visuel demandent une attention particulière de la part du spectateur afin d’en comprendre les clés. A ce titre, Suna no onna se rapproche fortement d’un exercice expérimental sensitif dont les images doivent être décodées.

La première force du film de TESHIGAHARA est de s’affranchir de toutes frontières de genre. Avec une audace formelle rare, le photo réalisme extrême du film plonge paradoxalement ce dernier dans un monde abstrait où se dessine petit à petit le parcours mental de l’homme, ses fantasmes, ses rêves et bien sur sa folie. Suna no onna est en fait une projection mentale des plus saisissantes, et dont les images font naître une sensation particulièrement tactile. Le sable, l’eau, la peau, tous ces éléments filmés avec acharnement en macro photographie captent une sensualité unique mais des plus perturbantes.

Mais loin de ne s’arrêter qu’à n’être qu’un morceau de bravoure formel, Suna no onna est avant tout une métaphore à vocation philosophique sur la condition de l’homme et son cheminement mental vers la liberté totale, celle de l’esprit. Voyage existentiel dans l’inconscient d’un homme, Suna no onna va voir ce dernier se confronter à son individualité, en opposition à l’introduction du film le plaçant comme composante d’une société puis comme un grain de sable dans l’immensité désertique. Le sable est justement l’élément central du film de par sa symbolique liée à la destinée. On retrouve beaucoup du mythe de Sisyphe dans Suna no onna puisque c’est en acceptant sa situation et le travail répétitif d’évacuation des seaux de sable lié à sa condition que l’homme va parvenir à s’accepter et à trouver le bonheur. Pourtant son cheminement sera des plus pénibles, passant par des phases de pertes de repères (la fuite dans le désert) et de vaine rébellion envers sa situation et sa compagne d’(in)fortune. D’ailleurs, au même titre que le sable, la femme du film est aussi un des éléments déclencheurs. L’homme finira sa quête initiatrice en l’acceptant pour ce qu’elle est, mais plus que cela l’image de la femme renvoyée par l’homme est indissociable des étapes de son parcours entre insecte et corbeau. Araignée ou compagne, la femme est tour à tour vue comme celle qui empêche l’homme de s’échapper, lorsque l’image de celui-ci est renvoyée à celle d’un insecte, puis comme celle qui complète sa vie quand l’image de celui-ci est renvoyée à celle d’un corbeau. Mais faire le panorama le plus complet des symboliques de Suna no onna est une tache impossible tant ce dernier joue sur les nombreux niveaux de lectures dont la sexualité (image d’un écoulement de sable à la fin d’un coît, symboles phalliques, sensualité du grain de la peau etc…), la déshumanisation, et bien sur la politique (ABE Kobo fut un militant communiste, qui sera exclu du parti peu avant la production de ce film). Extrêmement riche, trop peut être, Suna no onna reste pourtant accessible sur ces points de lecture majeurs. Et c’est bien ce qui en fait une œuvre majeure du cinéma japonais. Et ceux qui seront lâchés par le discours allégorique ne pourront que rester subjugués par la beauté plastique qui se dégage de ce film inclassable.

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Woman in the Dunes (砂の女) aka Sunna no Onna aka La Femme des sables
1964
Studio : Toho & Teshigahara Productions
Un film de TESHIGAHARA Hiroshi (勅使河原宏, )
Basé sur un roman de ABE Kobo (安部公房)
Avec : OKADA Eiji (岡田英次), KISHIDA Kyoko (岸田今日)

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