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Cinéma au soleil levant

[Master Class] NISHIMURA Yoshihiro

 

Entre autres choses vraiment bien qui se déroulaient lors de l’édition 2012 du Black Movie, les spectateurs curieux ont eu le droit à une Master Class menée par Nishimura Yoshihiro, et modérée par Bastian Meiresonne. Très en forme et volubile, le réalisateur a largement commenté son métier, son œuvre, et répondu longuement à toutes les questions que le public a bien voulu poser ; même si malheureusement cette liberté donnée a débouché sur une belle sortie de piste due à un spectateur un peu trop centré sur ses propres idées et ne tenant absolument pas compte de ce qui se disait. On pourra donc, au final, regretter que la Master Class n’ait pas suivie son plan initial, et que cela ait causé une baisse de rythme et surtout d’intérêt, même si l’ensemble de la présentation a été tout aussi informative que ludique.

Tout ce qui suit est la retranscription d’une captation audio de la Master Class. Bien évidemment tout le coté interactif et convivial passe à la trappe, et il pourrait être compliqué de suivre surtout lorsque Nishimura commente les extraits de films. Vous pouvez vous plaindre, mais vous n’aviez qu’à venir !

Sous les applaudissements, Nishimura entre dans la salle en faisant tournoyer par le cordon ombilical, comme un lasso, son fameux bébé mort qu’il trimballe partout.


Bastian Meiresonne
: Merci à tout le monde d’être là ce soir, et surtout au cinéaste-auteur-scénariste-interprète-artisan NISHIMURA Yoshihiro, le pape des effets spéciaux du cinéma japonais. En guise d’introduction, j’aimerai exploser quelques préjugés. J’ai souvent lu récemment que ça y est le japon se lâche, que Sushi Typhoon c’est ce qu’il y a de plus novateur. J’ai lu “Ah ça y est les japonais mettent le paquet, ils veulent faire plus fort, plus crade, que les américains avec la torture porn“. Eh bien, non ! Moi je pense que Nishimura est un digne héritier de tout un courant du cinéma japonais alternatif qu’on ira chercher dans les années 50. Mais ne vous inquiétez pas, cela ne durera pas longtemps, histoire de remettre les choses dans leur contexte avant de donner la parole à Mr Nishimura. Bien sûr tout ceci n’est pas un cours magistral et si vous voulez un complément d’information, ou si vous avez une question, n’hésitez pas à vous manifester. Alors soit vous faites comme le cadreur juste devant nous et vous hurlez pour m’interrompre, soit vous le faites à la old school et vous levez discrètement la main. Des questions ? Bon, très bien, je vais donc commencer la partie introductive un peu chiante.

Il faut vraiment comprendre que le Japon est une vraie puissance cinématographique, c’est un pays qui s’est mis très tôt au cinéma, plus tôt que beaucoup de pays dans le monde. (Nishimura à ce moment s’amuse avec sa poupée de bébé mort). Et très rapidement la production a été organisée. Quelques gros studios ont fait main basse sur toute l’industrie, et ont créés d’une part tout un circuit de distribution et surtout toute une organisation en interne avec notamment des acteurs et techniciens sous contrats, si bien que ces derniers leurs étaient affiliés. Il y avait même des examens d’entrée pour les techniciens, et ensuite ils étaient formés à la plupart des postes pendant plusieurs années avant de choisir la voie qui leur plaisait. Ces techniciens étaient donc hyper complets, mais ils étaient aussi formatés vis-à-vis de la politique du Studio. C’est ainsi que les Studios pouvaient contrôler leurs productions. Il n’y avait pas vraiment de place à l’impro, et encore moins à quelque chose d’alternatif. En revanche, la rigidité ne résiste jamais au temps. Et c’est avec l’avènement de l’âge d’or dans les 50’s qu’on commence à voir les failles du système et les voies parallèles possibles. Il y a l’exemple du Studio Shintoho qui s’est inspirée des films américains B ou Z, et qui ont commencé à faire la même chose. Ils ont fait par exemple leur propre homme invisible, puis dans les années 60 des Dracula japonais directement inspirés des films de la Hammer. C’était une sorte de début pour des films, disons, déviants. Mais le vrai âge d’or pour les films alternatifs commence un peu plus tard avec de vraies productions indépendantes, réalisées par toute une génération contestataire issue de l’après-guerre, dont des intellectuels venus au cinéma et qui ont fait du cinéma extrêmement politisé. Je pense notamment à quelqu’un comme Imamura, ou Oshima et Yoshida. De l’autre côté on avait aussi de vrais films d’exploitations dont des films érotiques, apparus dès 1962, et qui se sont mués en un véritable courant porteur, le pinku eiga, qui s’est fortement développé avec la libération des mœurs mais aussi les nécessites de production dans les 70’s. Le cinéma japonais était alors en déclin et les producteurs ramaient pour rameuter le public. Et donc pour ce faire ils ont pariés sur un mélange entre violence et sexe sur grand écran. Mais comme le pinku eiga devenait un genre massivement produit, les studios ont décidé de se différencier et on a vu naitre des courants comme le SM, le film de viol, le film de viol d’écolières, le film de viol d’écolières avec le petit doudou……. Des trucs extrêmement spécialisés et déviants.

Malgré tout ça, dans les années 80 le cinéma japonais est en pleine débandade – je n’ai pas trouvé d’autre mot – et la télévision prend le pouvoir. Ca a eu deux conséquences. En premier lieu le cinéma va encore chercher à se radicaliser. Et en second point l’importance de la télévision s’accompagne de l’arrivée et le développement de la vidéo, ce qui est un moment très important dans l’histoire du cinéma japonais, car cela marque ce qu’on appelle maintenant le V-cinema, avec un V comme Video c’est-à-dire toute une production dédiée au marché de la vidéo, des long métrages réalisés exclusivement pour la vidéo. Et ça a été une véritable explosion. Des réalisateurs comme Miike Takashi ont pu faire leurs premières armes grâce au V-cinema. Et ici encore le format permet une production plus marginalisée, plus déviante. Et ce V-cinema est pour moi à l’avènement de quelque chose comme Sushi Typhoon. Juste à titre d’exemple pour ce V-cinema, un des modèles du genre est la série des Guinea Pig, qui étaient non pas des films mais des scènes de torture reconstituées de la façon la plus réaliste, sadique, possible. Ou quelque chose comme les All night Long ou les Guts of a Virgin, qui mêlaient horreur et érotisme à un niveau extrêmement élevé. Puis dans les années 90 on a vu quelqu’un comme Nakano Takao qui a fait des productions ultra fauchées avec des tentacules violant des jeunes filles par tous les orifices possibles, et qui est aussi pour moi un ancêtre de ce qu’est aujourd’hui Sushi Typhoon.

Là je vous ai amené aux environs de 1995, et ça tombe bien puisque c’est l’année de la première réalisation de Nishimura. Ce qui fait que je vais enfin pouvoir m’assoir et poser la toute première question à notre invité de ce soir : Est-ce que tout ce que j’ai raconté jusqu’à maintenant est vrai et surtout est ce que toutes ces productions ont véritablement eu une influence pour vous ?

Nishimura Yoshihiro : J’aime beaucoup les films de genre avec des samouraïs, dont par exemple les Zatoichi ou les Baby Cart. Il y a beaucoup de sang dans ces films. On peut même dire que le gore était déjà très présent, dans un sens, avec ces films. Et comme vous le disiez tout à l’heure, Guinea Pig avec ses scènes de viol est un genre de cinéma gore extrême à mes yeux. D’ailleurs à l’époque, quelques temps après la sortie de ce film, il y a un fait divers au Japon avec le meurtre de plusieurs petites filles et la police a retrouvé dans les affaires du tueur, un certain Miyazaki, des vhs des Guinea Pig. Les media ont donc commencé à dire que le cinéma gore pouvait influencer ce genre d’acte atroce. Par conséquent à partir de là le cinéma gore a eu une mauvaise réputation, a été diabolisé, et on a assisté à une baisse de production. Mais mes amis et moi qui regardions beaucoup de cinéma gore, nous trouvions que ça n’avait aucun rapport. Ce genre de cinéma n’avait rien de condamnable puisque c’est juste du cinéma. Et c’est aussi pour ça que même encore aujourd’hui les jeunes japonais ne sont pas forcément attirés par ce genre de cinéma. Pour moi ce meurtrier, Miyazaki, a contribué à faire baisser l’image du cinéma gore dans l’esprit des japonais et actuellement quelques réalisateurs essaient de faire revivre ce genre en disant que c’est quelque chose de très drôle, très passionnant.

B.M. : Une anecdote concernant les Guinea Pig. Le film était tellement réaliste que l’acteur américain Martin Sheen, bien sous l’influence de drogues, a alerté le FBI qui a ouvert une enquête pour voir si ce n’était pas un snuff. Il faut comprendre que le film était extrêmement réaliste. Je voulais essayer de vous passer un extrait, mais sur Youtube tout est censuré…

Guinea Pig, Devil’s experiment (1985)

N.Y. : C’est presque impossible de trouver les Guinea Pig sur le marché vidéo au Japon. Moi-même j’ai dû aller les acheter aux USA directement.

B.M. : Ils sont aussi sortis en France dans un coffret intégrale.

N.Y. : Ahhh ? Enfin pour dire, finalement, que le mouvement du cinéma gore japonais vient de cette série mais aussi de ce fait divers. Et les gens comme moi qui créent et réalisent des films gore au japon, nous n’avons pas de véritable public, même chez les jeunes. La dévalorisation du cinéma gore, par la faute des média, continue encore aujourd’hui et ces films ont vraiment une mauvaise image.

Public : Juste une question. Généralement le cinéma gore est regardé par un public plutôt jeune, mais vous dites que ce public délaisse vos films. Comment décririez-vous alors votre public ?

N.Y. : A vrai dire je n’ai pas trop de public au Japon. Il n’y a pas de censure sur le cinéma gore, mais on dit que c’est très déconseillé d’en regarder. Si on avait 20 ans au Japon, je pense que nos mères nous interdiraient de regarder ce genre de films. Il n’y aurait pas de discours comme ce n’est que du cinéma, donc tu peux regarder même si c’est violent. Le film gore n’est pas vu comme un film et ce genre d’idée reçue est encore très diffusé au Japon.

Public : Je suis japonaise et je ne savais même pas que ce genre de film existait au Japon.

N.Y. : Oui, voilà. Ces films sont considérés comme des films de dégénérés d’où la méfiance. Mais ma génération, celle qui avait 20 ans dans les années 80, avant le fait divers, a toujours été voir ce genre de films. Au Japon il y avait même le Tokyo International Fantastic Film Festival qui durait une semaine et j’étais à toutes les séances. J’y ai vu par exemple Massacre à la tronçonneuse de Hooper. Je me souviens même alors être aux toilettes en train de déféquer et il était à côté. Et j’ai réalisé que la merde chiée par les américains puait plus que les autres.

B.M. : Humm ! On reviendra dans la troisième partie sur qui s’intéresse, qui regarde, les films de Nishimura. Est-ce que c’est entièrement dédié à un marché international ou est ce qu’il existe un public local. Pour le moment on va revenir un petit peu en arrière pour savoir comment il a commencé sa carrière.

N.Y. : Depuis tout jeune je regardais des films fantastiques ou d’horreur, j’aimais ça et forcément je m’amusais à reproduire des scènes, en essayant d’ajouter les effets gores. Je filmais de petits courts métrages avec des combats, le tout en animation comme le faisais Ray Harryhausen, qui était une de mes inspirations principales. Et à force de tourner ce genre de courts métrages je me suis rendu compte de l’importance de bien maitriser les maquillages et effets spéciaux, et j’ai appris en autodidacte au fur et à mesure. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé au final à travailler sur des films indés pour les maquillages, dont les films de Sono Sion qui faisait partie de ma bande de copains et avec qui on s’amusait à faire des films. A cette époque j’étais au chômage, tout comme lui, et on buvait pas mal en regardant des films. Et on s’est rendu compte d’une certaine renaissance d’un cinéma gore et fantastique japonais et on s’est demandé si ensemble on pourrait faire ce genre de film. Et c’est comme ça qu’est née l’idée de faire Suicide Club, qui est au final devenu le premier film commercial sur lequel j’ai travaillé et qui m’a permis de rentrer dans le circuit. Sion, avec ce film, a pour la première fois travaillé avec des cameraman professionnels, et on peut même dire que Sion et moi étions les deux seuls de l’équipe à ne pas être des pro mais des amateurs. Sur ce film je ne me suis pas uniquement occupé des maquillages et effets spéciaux, mais aussi tout ce qui était artistique au sens large comme les costumes, les décors. Ceux qui ont vu Suicide Club comprendront ce que je vais dire, mais au début du film il y a une scène avec 50 jeunes filles qui rentrent dans une station de métro….

B.M. : Je vais diffuser la scène. Donc rien que pour vous, voici le premier gros travail de Nishumura sur Suicide Club

N.Y. : Je voudrai juste ajouter quelque chose avant ça. Vous allez voir un métro. Ce métro je l’ai entièrement fabriqué moi-même. Nous n’avions pas d’argent donc j’ai reconstitué l’intérieur des métros dans deux camions, et j’ai aussi refait l’avant du métro avec le sigle sur l’avant du camion. Tout a été fabriqué chez moi. Et ensuite, comme c’étaient des reconstitutions et pas de vrais métros, nous sommes allés à la montagne rouler sur des routes un peu déformés pour simuler le tangage de la rame. Puis nous avons-nous même lancé le sang, et les bras ou jambes sur les camions, alors que nous étions sur le bord de la route. Vous verrez aussi quand le sang gicle directement dans la station, il y a des enfants qui sont mes propres enfants et moi j’aspergeais les acteurs avec tout le faux sang. Je dois aussi dire qu’à cette époque on reparlait d’un autre fait divers sanglant qui a malheureusement encore dévalorisé tout ce travail sur le cinema gore. (ndr : l’affaire des meurtres commis par Sakakibara Seito). Et je me suis aussi un peu inspiré de ce fait divers.

B.M. : Allez, la technique est prête, on lance la scène d’intro de Suicide Club.

(cliquez pour accéder à la séquence vidéo)
Suicide Club (2001)

N.Y. : C’est la station de Shinjuku à Tokyo. On a tourné le début là bas, mais on s’est fait attrapé 3 fois car nous n’avions aucune autorisation de filmer. …. là on voit mon enfant….. A partir de maintenant les plans de la gare que l’on voit sont ceux de la gare de Chiba. Là bas aussi on a tourné sans trop d’autorisation et j’ai fait quelques transformations pour faire croire que c’était la gare de Shinjuku… Là c’est un vrai métro…… (Nishimura répete la même chose que les étudiantes sur le bord de quai) … les vues depuis l’intérieur, là, sont celles prises dans le camion. [partie non traduite, lorsque Nishimura commente les explosions et fleuves de sang]
En regardant bien on se rend compte que c’est un film totalement amateur…

B.M. : Suicide Club est donc un film de Sono Sion, qui est un peu parmi nous pendant ce festival, puisque Black Movie diffuse Himizu. Il faut savoir qu’il avait déjà tourné d’autres film beaucoup plus expérimentaux avec ce Suicide Club.

N.Y. : Je pense que beaucoup ne connaissent pas, mais Sonon Sion avait, avant Suicide Club, réalisé un film qui s’appelle Utsushimi et sur lequel j’avais déjà travaillé. Le film était très expérimental. Tiens d’ailleurs puisqu’on parle de lui, je vous annonce qu’il s’est marié le week end dernier !

B.M. : Suicide Club c’était en 2000. Mais en remontant à 1995, on remarque que vous aviez réalisé votre premier film, Anatomia Extinction

N.Y. : Il faut voir qu’entre ces deux films, de 95 à 2000, j’ai participé à pas mal de projets, mais c’était une période très compliquée car on n’avait pas d’argent du tout et on passait notre temps à rien faire. Je me rappelle qu’on passait nos nuits dans les cinémas à voir des films. Une fois avec Sono Sion on buvait en regardant Jurassik Park, et la première chose qu’il a dit c’est “ah c’est vrai que les dinosaures, ça fait peur !”. Et quand on a regardé la suite, Lost World, Sono Sion a encore redit la même chose “ça fait vraiment très très peur les dinosaures !”. Juste après on a décidé de voir Pulp Fiction. Mais on n’a pas pu le voir ensemble, et quand on discuté de la dernière scène au téléphone, on n’était pas d’accord et on s’est engueulé à ce sujet. Et maintenant à chaque qu’on aborde ce sujet, le ton monte.

B.M. : On peut dire, dans un sens, que vous êtes l’homme des effets spéciaux sur les films de Sono Sion.

N.Y. : Oui, à chaque fois qu’il a besoin d’effets spéciaux ou maquillages, il fait appel à moi. Je crois que son film qui m’a demandé le plus de travail c’est Exte. (pensif) Oui c’est bien sur celui-ci. Il y a une scène avec des cheveux qui sortent du visage d’un personnage qui a été compliquée à faire. Le bon côté des choses c’est que le film était produit par la Toei, une des major japonaises alors que jusqu’à maintenant nous ne travaillions qu’avec des structures indépendantes. C’était notre premier travail avec une Major, mais je dois dire que la Toei nous a laissé relativement libres dans nos choix. Une des scènes que je devais faire était une pièce emplie de cheveux, mais à cause du planning de tournage je n’ai eu que 20 minutes pour remplir la pièce. Il a donc fallu ruser pour trouver la meilleure méthode. Et on a donc préparé plein de feuilles sur lesquelles on a collé des cheveux. Et on ensuite recouvert les murs de toutes ces feuilles, mais nous n’étions que deux pour faire tout ça et j’ai donc un souvenir assez pénible de ce moment. A l’inverse de ce côté artisanal, on a dû utiliser des effets spéciaux par ordinateur pour d’autres scènes dans lesquelles les cheveux étaient en mouvement, ou poussaient. Avec Sono Sion on a longuement discuté de ce choix, et on s’est finalement mis d’accord. Et c’est sur Exte que j’ai donc appris à faire des effets spéciaux numériques.

B.M. : Justement, comment se positionne-t-’il par rapport au numérique ?

N.Y. : J’apprécie le numérique et je l’utilise d’ailleurs de plus en plus depuis mes premiers essais dans Exte. Le cinéma japonais a un gros problème : les budgets sont très serrés, et le numérique est donc une bonne solution.

Exte (2007)

Public : [...question pas claire,  nécessitant 2mn de conversation entre celui qui la pose, Bastian et Nishimura, pour finalement dériver sur la séquence finale de Tokyo Gore Police qui contient son lot de plan numériques...]

N.Y. : Ahhh, Tokyo Gore Police… effectivement on a beaucoup utilisé l’apport du numérique dans cette séquence, mais pas que cela. Par exemple les armes sur les bras et les jambes, on s’est servi de béquilles auxquelles on a fixé des katanas.

Public : Est ce que vous utilisez aussi des marionnettes ou animatronic ?

N.Y. : Non, la construction et l’utilisation sont beaucoup trop cher, vraiment. On n’a pas assez d’argent, ni même de temps, pour espérer pouvoir s’en servir.

B.M. : Puisque vous abordez le sujet, et pour qu’on comprenne bien votre travail : Combien d’argent, combien de temps, et comment travaillez-vous ?

N.Y. : Comme je le disais les budgets sont très faibles. Tokyo Gore Police, par exemple, j’avais 40 000 000 de Yens (soit un peu plus de 400 000 Euros), et le film devait être tourné en deux semaines. A titre de comparaison, pour Helldriver, qui est plus récent, le budget était de 60 000 000 JPY. J’ai eu une rallonge, mais c’est parce que les estimations pour le maquillage et les effets spéciaux étaient plus élevées. Après concernant les tournages, et pour reste sur Tokyo Gore Police dont on parlait juste avant, chaque jour de tournage je devais faire dans les 200 plans environs. Si on ramène au temps de tournage par jour, vous devez comprendre que toutes les 1mn ou 1.5mn on devait prendre un plan. Donc toutes les minutes sur le set, vous entendiez “Action” puis tout de suite après ”OK”. Par contre pour Helldriver, on avait aussi 2 semaines de tournage mais cette fois ci on devait faire 300 plans par jour. Et là ce n’était pas Action et OK toutes les minutes, mais toutes les 30 secondes. Et bien sûr, pour tourner je n’ai qu’une seule caméra. C’est donc très pénible. J’aimerai donc bien avoir plus de budget. D’ailleurs c’est pour ça que je suis en Suisse (rires)

B.M. : Je me suis laissé dire que vous tourniez toujours avec la même équipe.

N.Y. : Oui, toujours le même staff. Et c’est la pareil avec une partie des acteurs. Si les rôles principaux changent, les rôles secondaires sont à peu toujours confiées aux même acteurs. Ce que je n’aime pas c’est changer de cameraman car ça se ressent énormément sur le rythme du tournage. Et mon cameraman actuel commence à être très fatigué et je suis en train de chercher un remplaçant; et pour correspondre au poste il me faut quelqu’un qui est prêt à une être une victime, à être sacrifié au travail…

B.M. : Avec les autres réalisateurs du label Sushi Typhoon, vous êtes en train de créer un club dans lequel vous vous aidez les uns les autres.

N.Y. : Ce qu’il y a c’est qu’avec ces réalisateurs, nous sommes amis depuis relativement longtemps, tout comme je connais l’équipe de maquillage. Avec IGUCHI Noboru, SAKAGUCHI Tak ou YAMAGUCHI Yudai, on aime bien boire ensemble de temps en temps. Mais bon j’aime aussi boire avec SHIMIZU Takashi, pas que mes amis de Sushi Typhoon.

Public : Que pensez vous des remakes américain comme par ex celui de Grudge ? (ndr : on remarquera la pertinence du rebond et du suivi de fil rouge sur le seul nom de Shimizu)

N.Y. : Tout ce que j’ai à dire c’est qu’il y a un plus gros budget, donc ça donne envie dans un sens (rires)

Public : Oui mais les films arrivent censurés, les personnages sont changés, on remplace les japonais par des occidentaux….

N.Y. : Forcément, c’est mieux de voir la version originale. Mais d’un autre coté faire un remake d’un film japonais permet de ratisser un public plus large, sans compter bien sur que ça fait de la publicité pour le film original mais aussi, plus largement, pour le genre. Shimizu a très bien compris tout cela. Et comme lui, je ne pense pas que ce soit un problème de faire des remake. Prenez Transformers, à la base c’est un dessin animé. Quand j’ai vu le premier film je me suis dit que c’était bien sur plein d’aspects, mais pas l’histoire. Ce qui m’intéressait c’était les robots et ce que je voulais voir à l’écran quand j’imaginais un film en regardant l’anime, je l’ai retrouvé dans le film.

Public : De toutes façons la distribution hors Japon de nombreux film est tout simplement impossible..

N.Y. : Si ce n’est pas produit pas des Majors, dans un sens on peut dire que oui.

Public : Au sujet de votre renommée internationale, j’ai l’impression qu’on vous connait sans savoir qui vous êtes. Personnellement je ne connaissais pas Suicide Club avant ce soir, mais j’avais déjà vu pleins d’images et le film est connu – et téléchargé principalement – pour ses scènes chocs mais sans qu’on sache qui l’a réalisé, qui a travaillé dessus.

N.Y. : Vous téléchargez où ? (rires). Au final une fois mon travail effectué je ne touche rien ou pas grand chose sur les retombées de distribution et ventes. Pour Tokyo Gore Police j’ai touché 600 000 JPY de cachet, et comme je n’avais qu’ 1 000 000 JPY pour les effets spéciaux la majeure partie de mon salaire a été redistribuée dans ces derniers. Je n’ai pas gagné d’argent avec ce film et c’est un peu le cas pour tous mes autres réalisations. Je me demande encore comment faire pour un jour gagner de l’argent et peut être qu’avoir des royalties sur les ventes est une solution. Alors dans cette optique, je serai plutôt partisan de fermer les sites de streaming. Mais je me demande aussi, si ses sites n’existent pas, est ce que les gens iront payer pour voir mes films ? Moi quand un film que je visionne gratuitement me plait, je vais ensuite l’acheter en dvd. Peut être que les autres gens font ça aussi et que donc le streaming ou le téléchargement sont des alliés. Je ne sais pas.

B.M. : Je précise que Suicide Club est sorti en France il y a quelques années et que vous pouvez l’acheter en ligne en rentrant chez vous, tout comme Tokyo Gore Police ou d’autres qui sont largement disponibles légalement. Donc dans google, vous tapez Tokyo Gore Police et à la place de streaming, vous mettez achat.

N.Y. : Ce qui touchent le plus d’argent ce sont les producteurs. Les producteurs américains surtout, comme Media Blasters. Eux ils veulent toucher de l’argent.

B.M. : Il faut bien comprendre que Sushi Typhoon est label qui est géré d’un coté par le japonais Nikkatsu, et de l’autre par les américains de Media Blasters. Ce sont d’ailleurs eux qui sont à la base du label et ça explique pourquoi les films Sushi Typhoon sont entièrement tournés vers un public occidental.

Public : Ca n’a pas de rapport avec ce que vous disiez, mais j’aimerai savoir quelles sont ses références et influences, en dehors des films de genre dont il parlait au début, dans le monde de l’art en général.

N.Y. : Les manga principalement,  mais sur un plan plus large j’adore Magritte et Dali depuis que je suis collégien. Souvent quand je suis en manque d’inspiration, j’ouvre un livre d’art sur Dali et je regarde ses oeuvre. Et en cinéma j’aime la classique série des Tora-san de YAMADA Yoji. J’apprécie particulièrement les films où on pleure car je me dis que moi je n’en ferai sans doute jamais. Dans l’avion en venant à Genève j’ai vu Ghost Rider 2 que j’ai trouvé particulièrement mauvais, ainsi que Sukiyaki un film japonais qui se passe en prison et parle de bouffe. Ca par contre, j’ai beaucoup aimé et meme pleuré.

B.M. : Malgré les apparences l’industrie cinématographique japonaise est en crise. On n’a jamais autant produit depuis les années 70, les parts de marché du cinéma local dépasse les 50% mais en revanche il y a une main mise des gros studios qui aseptisent les sujets. Cette année on a par exemple une série de films de chiens qui sauvent des enfants. Mais le pire ce sont les adaptations de séries télé populaire dont on fait un long épisode cinéma. Des films chiants à mourir. Mais le plus grave c’est que les gros Studios ont réussis à étouffer toute distribution alternative. Ils règnent sur le réseau de salles et c’est extrêmement difficile pour les indépendants de montrer leurs films.

N.Y. : Ces Majors sont en fait contrôlées par les chaines et groupes de télévision. Ca ne permet pas d’avoir des budgets à l’américaine, mais cela permet quelques grosses productions. Sauf que l’argent est exclusivement donné à un genre de films formatés, souvent tirés de jdorama à la mode. Une sorte de mélange de comédie et de tragédie, qui est populaire auprès des spectateurs. Par exemple là va bientot sortir un énième opus de la série Odoru Daisousasen.

B.M. : C’est aussi un marché qui se suffit à lui même et que donc les producteurs n’ont pas réellement besoin d’exporter. Alors que les indépendants, eux, n’ont pas le choix que de viser l’international, souvent le circuit festivalier. Et j’enchaîne donc sur une question pour Mr Nishimura : quelle place pensez vous avoir aujourd’hui au sein de l’industrie cinématographique japonaise ?

N.Y. : Quoiqu’il arrive, avec Sushi Typhoon, je dois suivre la Nikkatsu qui est une des Majors japonaise. Mais je dois aussi me battre avec eux pour faire ce que je veux, même si les films marchent bien. Je n’ai pas vraiment le choix en fait tout en me disant qu’un jour je pourrai soit faire ce que je veux, soit avoir les clés d’une grosse production comme fait maintenant MIIKE qui était un étendard du film indépendant direct to video et qui aujourd’hui tourne des gros films tout en gardant sa propre identité. Il faut suivre l’exemple d’un réalisateur comme lui.

Tokyo Gore Police (2008)

B.M. : On me fait signe qu’on va devoir conclure puisque ça va bientôt être l’heure d’une séance cinéma. Alors peut être peut on lui demander comment il voit son avenir, notamment avec la fin annoncée de Sushi Typhoon ?

N.Y. : Sushi Typhoon n’est pas mort ! On attend les retours sur les ventes et les études de marché après la première vague de production. Si ça a fonctionné aux USA, on continue. Si ça n’a pas fonctionné comme voulu, et bien…. on attend les chiffres des états unis donc.

Public : Est-ce que vous etes inspirés par les vrais blessures ou morts que l’on voit à la télé ou des documentaires ?

N.Y. : Je fais de la fiction. Et je me base sur l’imagination, qui par définition n’a pas de limites. Et je ne veux pas coller à une sorte de réalité. Ce n’est pas du tout mon objectif. Je veux que mon public se divertisse avant tout, en sachant pertinemment que ce qui se passe dans le film est totalement impossible dans la vie.

Public : Pour l’instant je crois que vous faites des films à partir de scénarios originaux. Mais est ce que vous seriez pret à adapter un manga, par exemple, puisque vous les citiez comme source d’inspiration.

N.Y. : Je ne lis plus beaucoup de manga, mais il y a beaucoup de titres que je lisais dans ma jeunesse qui sont encore dans ma mémoire et qui font partie de ma culture, et donc de l’approche que j’ai dans mon travail. J’ai été très marqué par Devilman par exemple et ça se ressent encore je pense. Et du meme auteur, j’avais en tête d’adapter le manga Violence Jack, mais avec la catastrophe de Mars 2011 j’ai laissé le projet de coté. Cependant je garde l’idée dans un coin et je ressortirai le projet un jour.

B.M. : Est ce que l’incident de Fukushima aura une influence sur votre oeuvre ?

N.Y. : D’une manière ou un autre, oui, je pense. Mais il est trop tôt pour le dire. Pour en revenir à votre question de tout à l’heure sur mon avenir, je participe à un projet international de courts métrages d’horreur basé sur les lettres de l’alphabet (ndr : The ABCs of Death). Il y a donc 26 courts, et j’en fais un. La lettre R. Mais je n’ai pas le droit d’en parler (rires). En tous cas ce n’est pas le F de Fukushima !

Public : J’ai lu dans une de vos interviews que le public japonais était tres stoique et impassible pendant les projections de vos films, alors que le public occidental a tendance à hurler et réagir à ce que l’on voit.

N.Y. : C’est exact. Le public japonais ne s’ouvre pas. Pour moi l’image typique de que vous dites ce sont les trains bondés dans lesquels personne ne dit rien et fait sagement ce qu’on lui dit de faire. Le public de cinéma est comme ça, il intériorise. Mais ce n’est pas que pour les films d’horreur. Il y a cet esprit de ne pas rire devant une comédie. Ça fait partie de l’accueil du public au Japon et il faut faire avec. Quelqu’un qui rit pendant un film, cela parait être une anomalie. Ce qu’il faut savoir c’est que même à la sortie de la salle de cinéma, les gens ne disent généralement rien. C’est une fois chez eux ou dans un bar qu’ils commencent à discuter du film et se disent que ce n’était, en fait, pas si mal que ça.  Et moi aussi quand je vais au cinéma je me comporte de cette façon.

B.M. : Puisque Mr Nishimura nous l’a amenée, on va terminer cette Master Class en passant la bande annonce de Dead Sushi, le dernier film de son ami Iguchi Noboru. Attention……


Dead Sushi (2012)

B.M. : Pour dire que le réalisateur Iguchi Noboru vient aussi de terminer un autre film qui se nomme Zombie Ass: Toilet of the Dead.

N.Y. : Oui c’est un bon film. Je trouve ça super bien car il y a des zombies et de la merde….

B.M. : On arrive vraiment à la fin du temps imparti. Donc merci à tout le monde d’être venu. Et merci à Mr Nishumura !

Master Class de NISHUMURA Yoshihiro
Captée lors du Black Movie de Genève, le 23 Février 2012
Merci au staff du Festival ainsi qu’à Bastian Meiresonne

5 commentaires à propos de “[Master Class] NISHIMURA Yoshihiro”

  1. [...] durant la Master Class vous disiez qu’avec Sono Sion vous passiez votre temps à voir des films et boire des [...]

  2. Wuhien says:

    Passionnante cette master class et la retranscription est vraiment bien fichue avec l’ajout des jaquettes et des extraits vidéos, ça permet de comprendre parfaitement ce qui est décrit. Et bravo à Bastian, ça fait plaisir de voir quelqu’un d’aussi calé prendre la parole et être capable de résumer aussi clairement et en seulement quelques mots, l’évolution du cinéma japonais d’exploitation depuis sa création!

  3. Guillaume says:

    Au sujet des videos, à noter que deux autres commentaires de videos ont eu lieu durant la Master Class. Sur la fin de Tokyo Gore Police, et sur Exte. Le problème c’est que mon enregistrement est incomprehensible : son de la video trop fort + commentaire en direct de Nishimura + traduction; le tout se chevauchant et se mélangeant. Impossible d’en tirer quelque chose de publiable. Dommage car de mémoire, le commentaire sur Exte était vraiment instructif.

  4. Bastian says:

    Merci pour ton commentaire, Wuhien – et merci Guillaume pour ton travail COLOSSAL de retranscription – moi, qui pleure souvent la perdition de mes animations (surtout celle dédiée au cinéma fantastique japonais au Festival Court-Metrange en 2011 avec des intervenants aussi passionnants que Tom Mes, Stephane du Mesnildot ou J-P Dionnet)…GENIAL !

    GRRR…pour ne pas avoir assez cadré les choses par rapport à nos eux spectateurs passionnés.

    Quant aux extraits commentés de “Suicide…” et “Exte”, Sono racontait, qu’ils avaient utilisé des VRAIS cheveux pour la fameuse séquence d’attaque et qu’ils avaient sous-estimé la hauteur sous plafond, plus haute de 3 mètres et qu’ils avaient passé des heures à coller les cheveux pour arriver à leur fin…; p

  5. Guillaume says:

    >”travail COLOSSAL”
    ouais, c’est exactement le mot. 1h55 de Master Class = 9 heures de boulot, entre la retranscription, la mise en page, la re-formulation… Ca m’a fait plaisir, mais je ne ferai pas ça toutes les semaines non plus :D
    et malgré le non cadrage des deux zozos du premier rang, tu as fait du bon travail sur celle là.

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