nihon-eiga.fr

Cinéma au soleil levant

The Egoists [HIROKI Ryuichi, 2011]

 

Le virage vers le mainstream d’Hiroki Ryuichi est bel et bien réussi. Lancé en pleine ligne droite, et avec un certain succès public et critique, il semble néanmoins prisonnier d’un système qui bride les réalisateurs. Alors forcément quand un projet initié par la Kadokawa se présente à lui, c’est l’assurance d’un combo gagnant : un budget confortable et une marge de manœuvre plus que raisonnable, avec en bonus la certitude de pouvoir proposer un contenu adulte et non formaté puisque le film est une adaptation du dernier roman signé NAKAGAMI Kenji, auteur culte réputé pour dépeindre un Japon loin d’être rêvé.

Tokyo. Pour annuler ses dettes de jeu, Kazu se voit proposer par un yakuza de mettre à sac une boite de nuit qui ne paie pas sa taxe de protection. Kazu s’exécute et une fois le travail effectué s’enfuit en emmenant avec lui Suzuki, une des stripteaseuses de la boite. Lu duo décide de tout plaquer et de quitter Tokyo pour refaire leur vie. Kazu lui propose alors de s’installer dans sa ville natale. Mais sur place alors qu’il tente de travailler honnêtement, il va devoir faire face à ses anciennes fréquentations, ainsi que ses parents, notables du coin, qui rejettent violement Suzuki. Des tensions naissent dans le couple, et Kazu replonge dans les jeux et emprunte une forte somme au chef du clan local.

Keibetsu est le retour gagnant d’un Hiroki en pleine forme, même si le film diffère nettement de ce que le public a l’habitude de voir de ce réalisateur. Pourtant les thématiques sont là, tout comme l’approche formelle, mais il est vrai que Keibetsu est un film largement plus dense que les précédents d’Hiroki, proposant de multiples arcs narratifs qui obligent l’histoire à se condenser un maximum afin de maintenir le rythme et les délais, même si les 136 minutes du long métrage peuvent paraitre suffisantes pour tout exposer. Mais en fait Keibetsu cache une vraie dualité. D’un côté un passage Tokyoïte et une fin survoltés, et de l’autre l’arc se déroulant dans la ville natale de Kazu, au rythme plus lent, dans lequel Hiroki laisse le temps aux choses de murir, dans le plus pur style qui lui correspond. Par conséquent, en diluant les évènements sur plus de la moitié du film sans jamais céder au vide narratif – il se passe toujours quelque chose – les plus de deux heures ne semblent pas excessives. Mieux, elles sont logiques et indispensables. Ce qui n’empêche pas Keibetsu d’avoir son lot – minime – de scènes inutiles comme celui entre Kora Kengo et Aoi Sora qui n’a aucune incidence narrative (mais c’est toujours sympa de voir la belle jav queen) alors que rien que l’idée de cette scène aurait dû être un moteur scénaristique ; ce qui expliquerait pourquoi ce passage a été coupé dans certaines versions du film. Au final, à chaque personnage croisé correspond un arc scénaristique, et fort heureusement chacun d’entre eux n’est pas traité de façon indépendante mais ne reste finalement qu’un argument pour mettre en avant, ou faire rebondir, le fil rouge du film ; la relation amoureuse entre Kazu et Suzuki. On notera d’ailleurs que tous ces éléments ne sont finalement que des obstacles, soit par opposition – le père de famille – soit à cause du caractère des héros. Kazu est à ce titre qu’un rêveur utopiste qui ne peut s’empêcher de céder à ses pulsions et travers. Il est bien entendu sincère dans sa volonté de vivre heureux, mais il n’est pas assez responsable. Tout le contraire du personnage interprété par Suzuki Anne, peut-être moins passionnée mais beaucoup plus réaliste. Cette dernière livre ici une prestation étonnante, à l’opposé complet de l’image proprette qu’elle véhiculait jusqu’ici. Hiroki confirme son talent de directeur d’acteur, et pousse l’actrice à se mettre à nu, tout autant théoriquement que physiquement. Auriez-vous un instant imaginé Suzuki Anne dans ses scènes softcore plutôt explicites…. Dans les premiers instants, ça fait un choc, mais on finit par se concentrer sur le reste, c’est-à-dire une belle histoire d’amour forcément tragique, dont le coté classique et lyrique est en permanence contrebalancé par une critique sociale féroce sous forme des motifs favoris de Nakagami Kenji : le rejet de l’individualisme et l’uniformisation sous le poids de la hiérarchie, qu’elle soit familiale ou professionnelle. Peu étonnant alors que l’histoire d’amour soit une spirale, du moment où Kazu, le rebelle, décide de rentrer dans le rang. C’est cette déchéance programmée qu’Hiroki filme donc avec son détachement habituel. Et grosse production oblige, la caméra portée, quelque fois shaky, est ici remplacée par une grosse artillerie, même si le réalisateur ne se laisse pas emporter par une sorte de fougue formelle à la vue de toutes ces possibilités liées au matériel. On est loin des plans panoramiques à la grue de Kikansha Sensei. Hiroki filme au plus proche de ses acteurs, avec en mot d’ordre cette retenue coutumière chez ce dernier. Les émotions sont là, mais elles ne s’étalent pas. Elles se ressentent avec fulgurance dans les choses anodines comme une ballade. Pas de guimauve, donc, dans Keibetsu. Juste une belle histoire, qui prend le temps de murir, dans laquelle les influences nouvelle vague française d’Hiroki se font encore plus ressentir que d’habitude. On pense souvent à Godard.

Dense, surprenant, touchant, Keibetsu est un très bon cru d’Hiroki Ryuichi et surement une belle porte d’entrée pour ceux qui voudraient découvrir ce dernier. On notera aussi avec amusement que le réalisateur est attrapé un gimmick depuis son passage dans les productions TBS : les chansons pendant le film. Ici elles participent à l’ambiance, avec des sonorités atmosphériques très sympathiques, comme My Boat de Melissa Laveaux.

_______________________________________________________________________

The Egoists (軽蔑) aka Keibetsu
2011
Studio : Kadokawa
Basé sur un roman de NAKAGAMI Kenji (中上 健次)
Un film de HIROKI Ryuichi (廣木隆一)
Avec : KORA Kengo (高良健吾), SUZUKI Anne (鈴木杏), OMORI Nao (大森南朋), MIDORI Mako (緑魔子), KOBAYASHI Kaoru (小林薫), OSHINARI Shugo (忍成修吾), NEGISHI Toshie (根岸季衣), MURAKAMI Jun (村上淳), TAGUCHI Tomorowo (田口トモロヲ), HYUAGI Masato (日向寺雅人), KOBAYASHI Yukichi (小林裕吉), WARABINO Tomoya (蕨野友也), AOI Sora (蒼井そら)

3 commentaires à propos de “The Egoists [HIROKI Ryuichi, 2011]”

  1. Martin says:

    Sympa de voir du Nakagami de nouveau porté à l’ecran, Wakamatsu aussi s’y est mis cette année (je suis un grand fan de l’ecrivain!)

  2. Johan says:

    Il me tarde de le voir ce nouveau Hiroki ! En plus je vois que presque tous ses acteurs récurrents sont là, et en plus j’aime beaucoup Anne Suzuki (l’éternelle Hana) donc ça augure que du bon !

  3. Aya says:

    Anne Suzuki viendra à la Maison de la culure du Japon à Paris pour jouer dans ‘La Journal d’une Machine’ (du 25 à 27 avril 2013)! Elle interprètera le rôle d’une fille persécutée.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>