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Cinéma au soleil levant

Yaji and Kita : the midnight pilgrims [KUDO Kankuro, 2005]

 

Premiere réalisation cinema de l’enfant prodige du mainstream japonais, KUDO Kankuro, Yaji and Kita : the midnight pilgrims (YKTMP) est une relecture irreverencieuse tout autant que respectueuse, en un sens, d’un classique de la litterature japonaise. Publié entre 1802 et 1822, Hizakurige (ou Shank’s mare sous son titre anglais) conte les aventures rocambolesques de Yaji et Kita, ayant quitté Edo (l’ancien nom de Tokyo) pour se diriger vers le sanctuaire de Ise. Les histoires, comiques, furent déjà adaptées dans les années 20 et 30 (et quelques autres fois depuis), et Kudokan s’en inspirera tout autant qu’il piochera dans la fantaisie loufoque et poétique de la version manga Yajikita in Deep signée SHIRIAGARI Kotobuki (prix d’excellence 2001 du Prix Culturel Osamu Tezuka). Le résultat est un film détonnant, punk rock et décalé qui porte bien la marque de son créateur. Pour le meilleur et pour le pire.

A l’époque Edo, Yaji & Kita sont en couple. Mais les deux hommes sont désoeuvrés et se déconnectent de la réalité, surtout Kita qui perd pieds dans les paradis artificiels. Un jour ils recoivent une publicité du Sanctuaire d’Ise qui affirme « la réalité est ici ». Ni une, ni deux, le couple décide de s’y rendre en pelerinage. Ils enfourchent alors une Harley et roulent dans Tokyo, avant d’etre arrétés par un policier qui leur rappelle que les habitants de l’époque d’Edo ne peuvent utiliser ce genre d’engin et doivent donc se déplacer à pieds vers Ise.

Comme d’habitude, l’écriture est la plus grande force de Kudokan. Les dialogues sont ciselés, les personnages travaillés, les situations extremement bien croquées. Le tout enrobé dans un humour décapant, bien que quelque fois trop typiquement japonais pour que la traduction puisse retranscrire convenablement, par ex, les jeux de mots. YKTMP est donc un film comique jouant sur une profusion de ressorts jusqu’à quelque fois un certain trop plein. Le plus flagrant d’entre eux est bien entendu l’anachronisme qui hante chaque minute du film. Des dialogues modernes à la présence d’objets totalement incongrus tels une moto ou des drogues sous forme de pillules, Kudokan parseme son film d’invraisemblances ; faisant quelque fois penser au Samourai Fiction de NAKANO Hiroyuki. Mais c’est finalement le non sens que Kudokan manie avec le plus de tacte, empruntant autant l’absurde du manga Yajikita in Deep qu’à sa panoplie imaginaire déjà maintes fois utilisée dans ses travaux précédents. A ce titre on citera ses divers sketchs télévisuels, dont on retrouve clairement une ascendance dans YKTMP que cela soit en termes de mise en scene ou de choix des acteurs. En effet, une des choses les plus frappantes du film est sa division en chapitres, chacun présentant une unité de lieu et un ton différent. Difficile de ne pas penser à des saynettes télévisuelles, mais le choix d’un tel découpage est au final adapté du déroulement du Hizakurige, qui à l’époque n’était rien d’autre qu’un guide voyage romancé à travers les 53 auberges étapes de la route du tokaido qui reliait alors Edo à Kyoto. Rien d’etonnant donc à ce que les péripéties des Yaji et Kita de Kudokan prennent place à chaque étape dans une « auberge » (yado) ; symbolisant des étapes faisant évoluer les personnages dans leur cheminement intérieur. D’une auberge où on doit faire rire le maitre des lieux pour passer, à celle proche du Fuji yama tenue par un travesti chanteur, il y a de quoi laisser libre court aux folies non sensiques, quelque fois grotesques, mais souvent droles d’un auteur qui ne se prive pas de faire appel à une rimbambelle d’acteurs et personnalités pour le moindre petit role. On voit ainsi défiler des acteurs de cinema, de télé, de theatre, des mangakas ; tous se faisant visiblement plaisir à jouer des personnages exubérants.

Pourtant, et c’est là la principale faiblesse de beaucoup de scripts signés KUDO Kankuro, la profusion sous toutes ses formes génere une abondance qui finit par lasser. On a parfois l’impression que Kudokan se fait avant tout plaisir en créant des versions plus grandes, plus cheres, plus magiques de ce qu’il faisait jusqu’à lors, quitte à rendre le film quelque fois hermétique (une rigolade entre potes) et surtout pas assez rythmé. Car YKTMP soufre d’un gouffre rythmique conséquent à partir du moment où les enjeux dramaturgiques se posent réellement ; confirmation que malgré son talent d’écriture, Kudokan s’est laissé emporter par la farce au détriment de l’évolution de son histoire. Assez brutalement, donc, le film se concentre sur les problemes existentiels et le rythme est non pas ralenti mais stoppé, rendant le dernier tiers un film assez éprouvant malgré quelques passages réjouissant comme l’auberge avec les ames. Très clairement le film perd de son spontanéité entrainante et ne releve jamais plus la barre au niveau de la premiere partie, ce qui est plutot génant au moment du climax. Elagué de quelques poignées de minutes, concentré, YKTMP aurait surement mieux tenu le rythme et c’est d’autant plus déplorable que le film manque de peu le statut de divertissement génial.

Il reste néanmoins de sacrés moments de bravoure humoristique, portés par des idées totalement absurbes et des acteurs enjoués, et le probleme de rythme ne doit en aucune façon empecher quiconque aimant le non sens japonais de se jetter sur ce Yaji and Kita : The midnight pilgrims ; une nouvelle confirmation que KUDO Kankuro est bel et bien le golden boy des années 2000 (et 2010, vu comme c’est parti).

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Yaji and Kita : the midnight pilgrims (真夜中の弥次さん喜多さん) aka Mayonaka no Yaji-san Kita-san
2005
Basé sur les écrits de IKKU Jippensha (十返舎一九) et le manga de SHIRIAGARI Kotobuki (しりあがり寿)
Un film de KUDO Kankuro (宮藤官九郎)
Avec : NAGASE Tomoya (長瀬 智也), NAKAMURA Shichinosuke (二代目 中村 七之助), ABE Sadao (阿部サダヲ), KOIKE Eiko (小池栄子), ARAKAWA YosiYosi (荒川良々), Arata, FURUTA Arata (古田新太), ITAO Itsuji (板尾創路), IWAMATSU Ryo (岩松了), MAEDA Ayaka (前田綾花), MATSUO Suzuki (松尾スズキ), MINAGAWA Sarutoki (皆川猿時), MORISHITA Aiko (森下愛子), NAMASE Katsuhisa (生瀬勝久), OMORI Nao (大森南朋), SHIMIZU Yumi (清水ゆみ), TAKEUCHI Riki (竹内力), TERAJIMA Susumu (寺島進), Tsumabuki Satoshi (妻夫木聡), UMEZU Kazuo (楳図かずお)

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